Covid-19: pourquoi l’Afrique résiste mieux que prévu

 Covid-19: pourquoi l’Afrique résiste mieux que prévu

DÉCRYPTAGE – Les experts cherchent à comprendre pourquoi le continent semble plutôt épargné, mais redoutent une aggravation toujours possible.

Est-ce un simple sursis ou l’Afrique sera-t-elle épargnée par le Covid-19? Le continent, dont le système de soins semblait condamné à un désastre, échappe à ce jour à la catastrophe. Le Centre africain de prévention et de contrôle des maladies (CDC) recense, mercredi 13 mai, 2.400 décès et 70.000 cas de Covid-19 sur l’ensemble du continent. L’épidémie a émergé le 14 février en Égypte, trois semaines après la France. Lancée avec retard, elle progresse aussi à un rythme plus lent. Le nombre de cas double tous les six jours – deux fois moins vite qu’en Europe au plus fort de l’épidémie.

Quant au taux de reproduction de l’infection, il est faible: les épidémiologistes estiment que dix malades contaminent entre 10 et 15 personnes en moyenne. «Même si une partie de l’épidémie passe probablement sous le radar en raison de la rareté des tests de diagnostic, une surmortalité importante ne pourrait pas nous échapper, observe Isabelle Defourny, directrice des opérations de Médecins sans frontières (MSF). Il n’y a pas de vague qui submerge les hôpitaux en ce moment.»

La situation est cependant contrastée sur ce vaste territoire de 1,2 milliards d’habitants. Le virus SARS-CoV-2 circule assez activement dans le nord du continent et en Afrique du Sud. Sa progression est plus lente à l’ouest et au centre. «Attention, prévient toutefois le DPierre M’Pelé, spécialiste de santé publique et des maladies tropicales au Bénin, l’épidémie a tendance à s’accélérer dans certains pays, comme le Ghana, le Nigeria ou la Côte d’Ivoire en Afrique de l’Ouest, ainsi que le Cameroun et la RDC en Afrique Centrale.Tout comme en Europe, la situation varie d’une région à l’autre, et d’un pays à l’autre dans la même région. Les grandes villes, où vit la classe moyenne supérieure qui voyage beaucoup et où la densité est importante, sont les premières et les plus touchées.»

La population africaine bénéficie-t-elle d’un avantage génétique ? Ou d’une immunité conférée par l’exposition à d’autres coronavirus circulant dans la faune sauvage ?

Les experts en santé publique ont passé en revue de nombreuses hypothèses pour expliquer la situation atypique du continent. C’est probablement dans la combinaison de plusieurs d’entre elles que se trouve la clé. Première piste: le climat chaud et humide, connu pour être peu compatible avec les autres infections respiratoires. Souvent évoqué, ce lien n’est toutefois pas établi pour le virus SARS-CoV-2. «Cela peut jouer, mais la chaleur, l’humidité et les rayonnements ultraviolets n’empêchent pas le coronavirus de s’épanouir dans certains pays», note le Dr M’Pelé, membre du groupe Afrique de l’Académie française de médecine. Et ce, même si, dans les régions rurales, un mode de vie plus en extérieur peut aider à freiner la course du virus.

Les facteurs humains ont également été explorés. La population africaine bénéficie-t-elle d’un avantage génétique? Ou d’une immunité conférée par l’exposition à d’autres coronavirus circulant dans la faune sauvage? Ou encore de la protection indirecte de médicaments, par exemple les antipaludéens dont certains ont une activité antivirale? «Concernant la chloroquine, cela semble improbable car nous ne l’utilisons plus depuis vingt ans», indique le Pr Serge Eholie, chef du service des maladies infectieuses et tropicales, à Abidjan.

Ce qui est certain en revanche, c’est que la démographie du continent joue en sa faveur. 90 % des morts du Covid-19 sont des personnes de plus de 65 ans, qui ne représentent que 3 % de la population africaine. L’âge médian est de 17 ans au Togo (qui compte moins de 200 cas et 11 morts), et de 20 ans en Côte d’Ivoire (1857 cas et 21 morts). Une circulation lente du virus au sein d’une population jeune, donc moins vulnérable, aurait l’avantage de créer plus rapidement le phénomène d’immunité collective dont rêvent les Européens. «Seules des enquêtes de sérologie nous permettront de savoir si le virus circule moins sur le continent, ou si l’épidémie est moins meurtrière en raison de la pyramide des âges», souligne le Pr Éric Delaporte, médecin infectiologue au CHU de Montpellier.

Une culture des épidémies

La menace a été prise au sérieux dès le mois de mars. «Des mesures de prévention fermes, comme la fermeture des frontières ou l’interdiction des cérémonies religieuses, sont intervenues très tôt, constate le Pr Delaporte. Cela a certainement permis d’éviter des foyers de contamination.» Plusieurs États, comme le Mali ou le Niger, ont mis en place des centres d’appels pour informer le grand public. «Même si c’est à très petite échelle, la plupart des pays proposent le diagnostic et l’isolement des malades, ainsi que le suivi de leurs contacts», ajoute Isabelle Defourny. Une certaine culture des épidémies, renforcée dans les pays ayant fait face au virus Ebola, a peut-être joué un rôle favorable. Le port de masques (artisanaux) et le lavage des mains ne sont pas rares.

L’épidémie va probablement continuer à progresser, car elle est impossible à contrôler en l’absence d’outils diagnostiques

Isa­belle Defourny, directrice des opérations de MSF

Il est trop tôt cependant pour affirmer que l’Afrique a été épargnée. « Nous saurons en juillet, avec trois mois de retard par rapport à l’Europe, si l’épidémie explose», remarque le DM’Pelé. En attendant, la directrice des opérations de MSF se prépare toujours au pire : « L’épidémie va probablement continuer à progresser, car elle est impossible à contrôler en l’absence d’outils diagnostiques. Les hôpitaux risquent donc de finir par être saturés». L’association reste en alerte sur toute augmentation anormale de la mortalité et surveille les contaminations au sein du personnel médical.

Le système de soins du continent est très fragile. Même si elles varient selon les pays, les capacités hospitalières sont globalement très limitées. On comptait ainsi avant la crise moins de 5000 respirateurs dans les 47 pays appartenant à la région Afrique de l’Organisation mondiale de la santé, où vivent 800 millions de personnes. Mais ce qui manque le plus, selon le Dr M’Pelé, ce sont «les réanimateurs et les infirmières spécialisées en soins intensifs»«Même l’oxygène est une denrée rare», note l’épidémiologiste.

Encore plus qu’en Europe, les autorités sanitaires doivent en outre faire face à une pénurie dramatique de médicaments, de kits de prélèvements et de matériel de protection des soignants. Or, selon l’ancien représentant de l’OMS, «on ne peut pas répondre à une crise de cette nature sans les professionnels de santé. Il faut en urgence les équiper, les motiver et les protéger».

Source : Le Figaro.fr

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